Viva Vegas !
Pour Las Vegas, les records se suivent et se ressemblent: croissance la plus rapide du pays en termes d’emplois (+6,6% par an, avec un chômage inférieur à 4%) et, en ce qui concerne l’Etat du Nevada, croissance économique la plus rapide du pays depuis dix-sept années consécutives. Tout ici est démesuré: la croissance physique de Vegas, dont la superficie a été multipliée par six en trente ans, ou encore le nombre de nouveaux professeurs recrutés l’an dernier: plus de 2 000! «C’est une ville qui devrait peut-être ne pas exister mais qui est bien là, dit Bob Brandt, un agent immobilier. Quelqu’un qui n’a rien peut venir ici et découvrir la richesse de l’Amérique.»
Pour venir, ils viennent: la population a doublé en un peu plus de dix ans, elle frôle les 2 millions d’habitants. La ville brasse, elle ingurgite, elle recrache, aussi: chaque année, plus de 50 000 habitants jettent l’éponge, dégoûtés d’être venus chercher un miracle et d’avoir trouvé un mirage. Sur 100 habitants, seulement 6 sont nés à Las Vegas! Les autres sont souvent jeunes, immigrants ou salariés peu qualifiés attirés par les jobs du tourisme, ou bien retraités, séduits par les 300 jours de soleil par an. Un mélange dynamique… et explosif.
Lorsque les prix de l’immobilier s’envolent sur la côte Ouest, au début des années 2000, des milliers de Californiens réalisent qu’avec les 400 000 ou 500 000 dollars qu’a rapportés la vente de leur maison ils sont les rois du pétrole à Las Vegas, où l’immobilier est beaucoup moins cher. Ils fondent sur la ville comme une nuée de sauterelles. «C’était de la folie pure, se souvient Angel Cooley, une juge du Michigan qui s’est installée ici en 2002. J’avais à peine acheté ma maison pour 175 000 dollars que l’on venait frapper à ma porte en me demandant: "Etes-vous vendeuse? Je vous offre 250 000 dollars." On retrouvait sans cesse des prospectus sur les voitures: "Nous achetons des maisons"; "Nous payons cash"; "Votre prix sera le nôtre".»
En un an, l’immobilier augmente de plus de 50%! Angel, qui n’est pas née de la dernière pluie, se met elle aussi à acheter des maisons, cinq ou six au total. Elle a peu d’économies, mais avec des emprunts où il suffit de verser 5% de la valeur totale, voire même 0%, qui pourrait résister? Si elle liquidait tout aujourd’hui, Angel estime qu’il lui resterait en poche 1 million de dollars de plus-value.
Bob Brandt, l’agent immobilier, s’est lancé dans la même course et estime lui aussi pouvoir tirer 1 million de dollars de ses propriétés… s’il les vend. Bob est bien placé pour savoir que le marché s’est calmé: chargés des reventes au Siena, un complexe de 2 000 maisons à l’extrême ouest de la ville – à droite de la route, une Toscane surréelle avec cyprès et gazon vert, à gauche, le désert pur et brut –, il a vu plus d’un propriétaire endetté le supplier de vendre sa maison à n’importe quel prix. Mais Bob ne panique pas. Vegas est un tel paradis, explique-t-il, que les habitants continueront à affluer. Angel, elle, attend que l’est de la ville commence à s’embourgeoiser pour investir. Beaucoup se refusent à croire à l’imminence d’un krach. Les autres n’en ont pas peur. Après tout, nous sommes dans le Wild West! «On a trop construit? Et alors? On va faire faillite? La belle affaire!» s’exclame Bill Thompson, le professeur. Il renvoie à une couverture de «Life Magazine» bardée d’une question angoissante: «A-t-on trop construit à Las Vegas?» C’était… en 1985.
Selon Philippe Boulet-Gercourt du nouvelObservateur




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